La famille, une “fabrique de saints” ? C’est ce que les réformateurs ont dit.

Martin Luther soutient que ce qu’il y a de meilleur dans la vie conjugale, c’est que Dieu a donné des enfants et commande de les éduquer pour son service. Pour lui, la famille n’est autre chose qu’une « fabrique de saints » :

“Voilà l’œuvre la plus noble et la plus précieuse qui soit sur la terre, car rien ne peut plaire davantage à Dieu que de sauver des hommes. Ainsi, puisque nous avons tous le devoir de mourir en cas de nécessité pour mener une âme à Dieu, tu vois combien l’état conjugal est riche en bonnes œuvres ; Dieu dispose en son sein des hommes engendrés par le corps même des conjoints, et auprès desquels ceux-ci peuvent accomplir toutes les œuvres chrétiennes.”

Martin Luther a écrit son Petit Catéchisme, un manuel d’enseignement de la foi chrétienne, en 1529, pour que les chefs de famille puissent présenter à leurs enfants les valeurs bibliques de la manière la plus simple qui soit. Le Petit Catéchisme était destiné à être une aide pour le culte de famille. Dans sa préface, il condamnait les parents qui, en négligeant l’éducation chrétienne de leurs enfants, étaient devenus les pires ennemis « de Dieu et de l’homme ».

Presque toutes les sections du catéchisme commencent avec des remarques adressées au chef de famille (par exemple, « Les 10 Commandements, tels qu’un chef de famille doit les enseigner aux siens en toute simplicité »).

Dans le Grand Catéchisme, rédigé pour expliquer le Petit Catéchisme, Martin Luther parle de la nécessité vitale d’enseigner les enfants, menaçant de la perte du salut (Luther soutenait cette doctrine) : « sous peine de perdre la grâce et la bénédiction divines » :

“Si nous voulons que nos enfants soient instruits et qu’ils deviennent des hommes sages et intelligents, capables à leur tour de gouverner soit pour les choses temporelles, soit pour les choses spirituelles, et de servir par là Dieu et leur pays, il ne nous faut épargner pour eux ni peines, ni fatigues, ni dépenses; et cela vaudra bien mieux que si nous ne cherchions qu’à leur amasser une grande fortune; car Dieu peut bien les nourrir et les enrichir sans nous, et il le fait journellement; mais il nous a donné des enfants afin que nous les élevions selon sa volonté; c’est là ce qu’il exige des parents. C’est pourquoi sachez que chacun de vous est tenu avant toutes choses d’élever ses enfants dans la crainte et dans la connaissance de Dieu, et, s’ils en ont les capacités, il doit les faire instruire, afin qu’ils deviennent des hommes utiles; et cela sous peine de perdre la grâce et la bénédiction divines.”

Chez les protestants réformés, Jean Calvin a lui aussi très tôt rédigé un catéchisme et une quinzaine de formulaires de prière à destination des familles, pour une diffusion massive. Les prières sont intégrées au psautier dès 1554, regroupées ainsi pour l’usage du culte familial dans le « Psautier de Genève ».

La pratique de la lecture familiale de la Bible s’est trouvée renforcée en France, au moment de la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685, quand les Églises protestantes commencèrent à être supprimées les unes après les autres. À partir de 1715, les Églises interdites se réorganisent dans la clandestinité, et notamment dans les maisons, qui sont alors encouragées à exercer la piété familiale. Les « chefs de famille » sont exhortés à contrôler la conduite morale et la pratique religieuse de leurs enfants, veillant tout spécialement au culte de famille le dimanche matin. On peut penser que cette pratique a contribué à maintenir en France des familles réformées, pendant un siècle, jusqu’à l’Édit de « Tolérance » de 1787.

Chez Jean Calvin, la mission des parents est d’amener leurs enfants à être une entité de foi, car les familles fidèles sont autant d’Églises. Commentant Col 4.15, il écrit de l’Église domestique de Nymphas :

“Souvenons-nous que par une famille nous est donnée la règle de ce que doivent être toutes les familles des chrétiens, à savoir que ce soient autant de petites Églises. C’est pourquoi, que chacun sache que cette charge lui est donnée d’instruire sa maison dans la crainte du Seigneur, de l’entretenir en une sainte discipline, bref, d’y ordonner une petite forme d’Église.”

Pour Calvin, le culte de famille est une obligation et non un choix.

Cette obligation nous vient directement de Dieu, dans un message à l’attention des pères de famille, pour qu’ils sachent que Dieu les a placé dans ce lieu pour gouverner leur femme, leurs enfants, et leurs serviteurs, afin que « Dieu soit honoré au milieu et que tous lui fassent hommage : telle est bien la mission des parents. »

Calvin reprend ce que Jean Chrysostome a dit au IVème siècle, s’adressant aux pères :

“Tu nous as réjouis, Seigneur, par les choses que tu as créées, et nous nous complairons avec allégresse dans les oeuvres de tes mains. » (Ps. 92.5) Et qu’au chant du psaume succède aussi une prière, afin que nous sanctifiions notre demeure en même temps que notre âme. Car de même que ceux qui amènent à leur table des mimes, des danseurs et des courtisanes, y appellent les démons et satan lui-même, et remplissent leur maison de mille et mille dissensions (car il en résulte des jalousies, des adultères, des débauches et tous les maux imaginables); ainsi ceux qui prient David de venir avec sa harpe, appellent par son intermédiaire Jésus-Christ même dans leur maison. Or, là où est le Christ, nul démon n’oserait jamais entrer, ni même seulement jeter les yeux; mais la paix, la charité, tous les biens en un mot y afflueront comme de source. Ces gens-là font de leur habitation un théâtre; vous autres, faites de votre demeure une Église. En effet, là où l’on récite les psaumes, là où l’on prie, là où vient s’assembler le cortège des prophètes, et où l’âme des chanteurs est pleine de l’amour de Dieu, ce n’est point se tromper que d’appeler une pareille réunion du nom d’Église.”

Pour la réforme, ce qui était important était l’enseignement de la foi, c’est pourquoi les réformateurs ont produit des écrits dans le seul but de permettre aux familles d’accéder à une compréhension de la foi chrétienne. Pour le protestantisme, chaque croyant doit pouvoir rendre compte de sa foi. Il faut donc instruire, commençant dès l’enfance, en cherchant une pédagogie appropriée pour chaque âge. En comparaison avec l’Église paroissiale, cadre par excellence de la pratique religieuse communautaire, le foyer est le lieu de pratiques spécifiques : le catéchisme familial, la prière du matin et du soir, la lecture de la Bible, et des cultes qui sont présidés par les parents.

Historiquement, les Églises de la Réforme ont pris très au sérieux le culte de famille, ainsi que d’une manière générale la piété familiale. Elle faisait d’ailleurs l’objet de déclarations publiques et solennelles dans les Églises d’Écosse en 1640, où les pères de famille étaient « sommés » d’enseigner leurs enfants dans leur foyer. J’ai même entendu dire qu’ils étaient contrôlés par les visites d’un inspecteur, sous peine de sanctions rigoureuses (interdiction de prendre la sainte-cène !).